n

n

Quand l’Europe renvoie la crise migratoire de l’autre côté de la Méditerranée (7). Coincés dans le nord du Maroc, des Subsahariens racontent leur quotidien marqué par le racisme et la misère.Par Ghalia Kadiri (Tanger, envoyée spéciale)

Des étrangers régulièrement pris pour cible en Libye

Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi, en 2011, les travailleurs étrangers et les représentations diplomatiques en Libye sont régulièrement la cible d’attaques et d’enlèvements par de puissantes milices ou par le groupe djihadiste Etat islamique(EI). Malgré la perte de son fief de Syrte en décembre 2016, l’EI reste actif en Libye, où il a, depuis, revendiqué plusieurs attaques.

Le dernier incident a eu lieu en juin quand des hommes armés ont enlevé brièvement sept membres de la mission de l’ONU en Libye après avoir attaqué leur convoi.

ENQUÊTE Enquête sur le viol utilisé comme une arme de guerre en Libye

Un pays outragé (1/2). La réalisatrice française Cécile Allegra prépare un documentaire pour Arte (diffusion en 2018) sur la pratique systématique des violences sexuelles depuis le début du conflit libyen, en 2011. « Le Monde » publie en ­avant-première les deux volets de son récit

Présentation de notre série   Quand l’Europe renvoie la crise migratoire de l’autre côté de la Méditerranée - Maia Simoni

En Libye, il est de notoriété publique que le système de détention des candidats au refuge sur le sol européen est abject. Pour appeler un chat un chat, il consiste en une entreprise prospère d’enlèvement, de torture et d’extorsion. En choisissant sciemment de contenir à tout prix les migrants en Libye, la France et les gouvernements de l’UE légitiment un tel système.

Il n’est pourtant pas concevable que des gens puissent être renvoyés en Libye aujourd’hui, comme il est intolérable qu’ils soient contraints d’y rester 

Tenu par un couple de Camerounais, ce bar improvisé a ouvert dans la plus grande discrétion il y a près d’un an et demi, à l’été 2016, dans un quartier à moitié construit en périphérie de Tanger. Les clients exclusivement subsahariens se méfient des inconnus ou des voisins indiscrets qui pourraient alerter la police. Car ici tout est illégal. L’alcool de contrebande, le loyer payé sous le manteau, « même nous, on est sans papiers », ironise Moussa.

Violences policières

Cet homme de 44 ans, né d’une mère camerounaise et d’un père guinéen, a marché dans le désert algérien pendant deux mois avant d’arriver sur la côte méditerranéenne. « Mais la police algérienne nous a ramassés puis jetés dans le désert, au milieu de nulle part. On était cent vingt, douze ont survécu. » Quand il décide de refaire le trajet, en passant par le Maroc cette fois, Moussa doit se cacher pendant un an dans la forêt de Gourougou, « comme un animal », pour fuir la police. « Je suis enfin arrivé ici en 2014. »

 

Un campement de migrants dans la forêt du mont Gourougou, au Maroc en 2014.

Tanger, le dernier arrêt avant l’Europe. Du moins, c’est ce qu’il pensait. Moussa a tenté la traversée une dizaine de fois. « J’ai tout essayé. Sur une barque, à la nage. A Melilla, j’ai été refoulé. Et même quand j’ai réussi à atteindre la péninsule, on m’a renvoyé au Maroc. » Après cinq refus de demande d’asile, il finit par abandonner. Comme des milliers de migrants clandestins qui n’ont pas réussi à passer la frontière, Moussa s’est résigné à rester au Maroc. « On fait des petits boulots, on a nos habitudes, notre cercle, notre bar. » Mais la plupart ne parviennent pas à percer la bulle de l’entre-soi. « Le Maroc, c’est dur. On n’est pas les bienvenus ici. On n’arrive pas à s’intégrer. »

Lire aussi :   Au Niger, le chassé-croisé des candidats à l’exil et des migrants désenchantés

Epinglé par les défenseurs des droits humains pour maltraitance envers les migrants subsahariens, le Maroc a depuis revu sa politique migratoire. Alors que les Européens cherchent à limiter l’afflux des clandestins et que son voisin algérien a durci sa politique sur cette question, le royaume chérifien veut se positionner en terre d’accueil en multipliant les campagnes de régularisation. C’est que l’immigration est un enjeu diplomatique pour le gouvernement marocain, soucieux de son rayonnement sur le continent après avoir réintégré l’Union africaine au début de l’année. Mais la nouvelle politique d’intégration a ses limites : discrimination, mauvais traitements, violences policières… Tous les jours, ces hommes et ces femmes continuent d’endurer le harcèlement.

« En bas de l’échelle »

Dans le bar tangérois, on aborde rarement ces problèmes. « Ici, c’est notre espace de liberté, là où on peut enfin respirer », insiste Moussa. Autour de lui, l’ambiance n’est pas à la fête. Les migrants viennent pour boire, « pour planer »,disent-ils. Petit à petit, les langues finissent par se délier. « Dans la forêt, ils [la police] nous tabassent », raconte un ami de Moussa assis à la même table. Victimes de racisme au quotidien, malgré les campagnes antiracistes lancées au Maroc, ils racontent : « Certains chauffeurs de taxi refusent de nous prendre. On nous bouscule dans la rue. On nous insulte, on nous traite de “azzi”. » Azzi signifie « nègre » en arabe dialectal marocain. « Même les mendiants nous insultent. On est au plus bas de l’échelle, des sous-hommes », renchérit Frank*, un Nigérian de 35 ans qui raconte avoir a fui les massacres de Boko Haram.

Lire aussi :   En Gambie, malgré la mort, les familles continuent de pousser leurs enfants à l’exil

Au quotidien, ces Africains subsahariens se heurtent à de nombreux obstacles. « Je fais des petits boulots par-ci par-là. Au début, le patron a accepté de me prendre et, du jour au lendemain, il a refusé de me payer sous prétexte que je n’ai pas de papiers », confie à son tour Moussa. Travail au noir, marchands de sommeil, trafics, une véritable économie parallèle se fait sur le dos des migrants. Des propriétaires sans scrupule profitent de leur situation pour leur fairepayer des loyers faramineux. « Et quand on n’a pas les moyens, on squatte des bâtiments abandonnés. Parfois les voisins nous dénoncent et là, la police nous embarque. »

Pour Frank, prison est synonyme d’enfer. « On nous met dans le même quartier que les malades mentaux ou les gens atteints de maladies infectieuses. Et quand j’ai eu le malheur de parler, le flic m’a dit : “Déjà, tu viens foutre la merde dans mon pays et en plus tu te plains ?”»

Lire aussi :   La traversée de la Méditerranée, un double calvaire pour les femmes migrantes

Au fil des conversations, ils arrivent malgré tout à oublier les nuits de froid, les séjours en prison, les raclées. « Lorsqu’on vient dans le bar, on parle de nos projets, de choses positives », explique Frank. Passionné de photographie – il expose ses photos sur une page Facebook qui compte près de 20 000 fans –, le jeune Nigérian a un rêve : « Faire la route inverse, de Tanger à Lagos, et prendre en photo toutes les scènes qui marquent le voyage d’un migrant vers l’Europe. »

A travers l’objectif, Frank veut montrer au public « ce que les médias ne peuvent pas montrer ».

« On voit toujours les mêmes images à la télé. Les migrants accrochés aux barbelés dans les enclaves espagnoles ou les morts en Méditerranée. Mais tous ces enfants qui meurent de faim dans les déserts marocain et algérien, tous ces migrants assassinés sur le trajet ? Ils n’existent pas. »

Mais l’élan positif ne dure pas longtemps. Entre drogue et alcool, les soirées finissent souvent en bagarre. Dans une ville comme Tanger, propice aux trafics, les substances sont facilement accessibles. « Après ce qu’on a vécu, c’est soit ça, soit on sombre dans la folie », tranche Moussa. Certains deviennent dealers, renforçant ainsi le rejet d’une population pour qui clandestins et délinquants ne font qu’un.

*Les prénoms ont été changés.


 Seulement un mauvais rêve ?

Sommaire de notre série Quand l’Europe renvoie la crise migratoire de l’autre côté de la Méditerranée

Episode 6   A Agadez, le chassé-croisé des candidats à l’exil et des migrants désenchantés

Episode 5   En Gambie, malgré la mort, les familles continuent de pousser leurs enfants à l’exil

Episode 4   Traverser la Méditerranée, un double calvaire pour les femmes

Episode 3   Au Maroc, la répression du Hirak provoque un nouvel exode de migrants vers l’Espagne

Episode 2   Sur l’axe Niamey-Agadez, les bus transportant les candidats au rêve européen se vident

Premier épisode   A Alger, les nouveaux migrants fragilisés par le départ des anciens

Présentation de notre série   Quand l’Europe crée le chaos de l’autre côté de la Méditerranée

Pour raconter les conséquences en Afrique de la nouvelle approche de l’Union européenne sur les flux de migrants qui tentent de rallier le Vieux Continent, six journaux européens – Politiken, Der Spiegel, Le Monde, El Pais, La Stampa et The Guardian – s’associent pour partager leurs reportages.


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/10/a-tanger-des-migrants-subsahariens-racontent-ici-meme-les-mendiants-nous-insultent_5213231_3212.html#cuEkhxhWV1tqEJso.99

Seulement un mauvais rêve ? : citoyen actifSeulement un mauvais rêve ? - l'indigné"Mon rat s'appelle Judas" - EnkoloSeulement un mauvais rêve ? Par Enkolo dans Accueil le 

Arctique, la conquête glacial

Arctique, la conquête glaciale Par Enkolo dans Accueil le Menace sur l'artique 25 novembre 2017 Arctique, la conquête glaciale , ARCTIQUE, LA CONQUÊTE GLACIALE 30 NOVEMBRE 2017